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la bulle polygraphique : Laurent Roussel d’igomatiks

mardi 31 mars 2015, par BDZMag

Bonjour Laurent,
L’interview la bulle polygraphique portera plus sur vos réflexions personnelles que sur votre société igomatiks.

Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité ?

Ok.

Pensez-vous que la BD numérique actuellement en vente chez vous et chez vos concurrents soit une simple copie dématérialisée des albums papiers ?

Pas exactement non, au début surtout, nous avions réalisé sous iOS une liseuse spécifiquement pour la BDNumérique avec vente In App, justement pour pouvoir pousser le concept jusque sur les petits écrans des téléphones mobiles (à l’époque on savait bien qu’une tablette allait sortir, mais ça n’existait pas encore). L’idée était de produire un outil pour « découper une BD « jusqu’à la bulle », et de pouvoir zoomer les cases et les bulles, tout un bignz en fait, qu’on a laissé tomber dès que sont apparues les applications/liseuses d’Apple et de Google. De plus, une grosse partie de nos BD ne sont pas et ne seront peut-être jamais imprimées, une autre partie est auto-produite, et une partie encore épuisée sans espoir de retirage la plupart du temps. Donc définitvement non, ce sont parfois des produits similaires, mais je dirais plutôt des adaptations pour le support. Chez nos concurrents, c’est peut-être pas le même point de vue, Iznéo, le seul à ma connaissance qui soit encore là depuis aussi longtemps que nous (y’a peut-être des nouveaux, je surveille pas), voit plutôt la version homothétique comme un modèle imposé par les grands éditeurs papier je suppose.

Si oui, cette formule est-elle une fin en soi ou est-elle amenée à évoluer ?

Notre évolution prévoit tout a fait l’inverse de l’édition papier traditionnelle actuelle, nous pensons que le numérique servira de « chambre d’essai » et que ne seront imprimés sur du papier de qualité et dans un format luxueux (pour beaucoup d’étrangers nos formats cartonnés sont déjà luxueux) uniquement les succès numériques ou les tirages limités (à fortiori en papier) et/ou spéciaux. Bien sûr, la BDNumérique s’enrichira forcément, mais il faut d’abord lui trouver un vrai public/lecteur.

Si non, quelle est selon vous la valeur ajoutée par le passage au numérique ?

De notre point de vue initial c’est, pour l’auteur, d’être « enfin édité », car nous pensions au départ que beaucoup d’auteurs ne trouvaient pas d’éditeurs.
On s’est aperçu, en creusant un peu, qu’en fait les éditeurs (surtout pour la BD) avaient saturé eux-mêmes le marché, sans doute en voyant arriver le numérique, car 80% des auteurs travaillent directement en numérique, ou tout au moins juste après le crayonné scanné. Nos premiers auteurs ont surtout été des étrangers, belges, suisse, suèdois et quelques autres qui étaient « refusés » par le papier. De 500 BD par an en 95 à 5500 en 2011, on a multiplié par 11 la production mais pas le nombre de lecteurs ni leur temps de lecture et encore moins les portefeuilles consacrés à cette passion.
Ensuite, pour l’auteur toujours, c’est de pouvoir toucher 50 à 90% des revenus nets de leurs ventes !! Inimaginable en mode « papier » ou 10% c’est déjà énorme.
Enfin, pour tous, lecteurs et auteurs, la valeur ajoutée principale était d’être disponible partout sur la planète, moins cher que le papier et sans frais ni délai de livraison ! (Sic !! Amazon, et ce sont les seuls à faire ça, nous facturent des frais, de l’ordre de 12ct par Mo, pour la livraison d’une BDNumérique au client final).
Bien sûr, pour profiter au mieux d’une disponibilité mondiale il vaut mieux être traduit, ce que nous proposons aussi, et il se peut que nous l’intégrions bientôt dans nos contrats, c’est à dire qu’en cas de succès, nous prendrions en charge ces frais onéreux, de traduction, et peut-être aussi un jour, d’édition papier. Rêves encore non réalisés.
Parmi les autres valeurs ajoutés du numérique : la possibilité de mettre à jour les ouvrages, d’y insérer des liens, de les transporter partout et en masse, de les partager, etc…

Pensez-vous que le numérique sera le seul moyen de lire des BD dans quelques années voire quelques décennies ?

Pas du tout, nous pensons au contraire avoir affaire, en France tout au moins, à une cohorte de « résistants au numérique », et nous les comprenons, nous avons soigneusement analysé cet aspect ambigu de notre situation : les 200 000 fans de BD en France sont surtout fans d’un objet concret, avec un poids, un volume, des odeurs, une temporalité, une fragilité, une rareté, etc, bref, tous les attributs d’un objet de collection, d’Art, un truc qu’il est « inconcevable de dématérialiser ».
J’exagère à peine le trait. En effet, la BD de grand Art a le droit à ce statut d’objet précieux, et il est vu comme tel depuis longtemps, bien avant le numérique déjà, les japonais par exemple regardaient nos Tintin et Astérix avec grand respect tant le mode d’édition leur semblaient luxueux (et je pense qu’il est toujours considéré ainsi).
Donc notre point de vue est plutôt que le numérique est (ou sera) l’anti-chambre de l’édition papier, et que ce secteur devrait plutôt servir à « écrèmer » la production papier, en n’éditant que ce qui est réellement valable pour le business, leur business… Saviez-vous qu’on détruit 40% de la production papier de BD chaque année ? Savez-vous que ces frais (d’impression puis de destruction) sont reportés sur les auteurs et tous les acteurs de la chaîne, il serait temps de mettre un terme à ce genre de gaspillage, et de penser à mieux nourir les auteurs. De plus le numérique détruit l’effet de rareté si utile au business… mais en même temps il introduit pour les auteurs la promesse potentielle de pouvoir atteindre des sommets !

Quelle est la dernière BD que vous avez lue et dans quel format, papier ou numérique ?

J’avoue que j’ai très rarement eu l’occasion ces 5 dernières années, de mettre le nez dans d’autres BD que nos propres productions, même si je ne manque jamais de télécharger des échantillons de nombreuses BD concurrentes qui sortent sur les mêmes plateformes que nous, particulièrement en iBooks. Nous aussi nous délivrons des extraits conséquents, nos concurrents semblent vouloir tout faire en la matière pour couper l’envie d’acheter les versions numériques.
Par exemple, j’ai téléchargé un extrait du dernier Astérix sorti en novembre je crois, et c’était notable, car une des premières fois qu’une BD sortait simultanément en numérique et en papier (et ils ont eu du nez puisque le papier a été épuisé très vite, pas le numérique !). Donc, une fois mon extrait téléchargé, je me précipite pour voir un peu, déception, l’extrait ne présentait même pas la première planche de la BD…Et c’est très souvent le cas, mais à quoi ça sert alors ?
La dernière BD dont j’ai vraiment été fan ces 5 dernières années donc, c’est Grohonk, de Garf et Jicé, un morceau d’anthologie pour la méthode muette et internationale, magnifique dessins, mais la BD aurait méritée un format bien plus grand, et un succès plus grand aussi.

Vous est-il arrivé de télécharger des BD illégalement ? Si oui lesquelles, et pourquoi avoir utilisé ce moyen ?

Je n’ai jamais téléchargé illégalement de BD, mais il m’est déjà arrivé de récupérer sur disque des scans de vieilles BD faits par des potes, à l’époque ou un album complet pouvait saturer un disque dur !

Pensez-vous que la diffusion illégale des scans (BD franco-belge, comics, mangas mais aussi scantrads) représentent un manque à gagner pour le marché de la BD légale ?

Tout marché noir est un manque à gagner, je trouve par contre bien dommage qu’on exploite quasi d’avantage les œuvres d’auteurs morts que d’auteurs essayant de vivre (ça n’est pas pour la BD mais en général), il serait peut-être sain d’ introduire une sorte de décroissance des prix au fil du temps et surtout du nombre d’exemplaires distribués, il nous semblerait logique que le prix d’un livre numérique baisse au fil du temps, surtout s’il se vend beaucoup, ce n’est pas ce que demande le grand manitou de Média Participation qui souhaite que le prix du livre reste fort, même en numérique.
Par contre, la diffusion pirate, qu’elle soit de BD, de musique, ou de cinéma, bien qu’elle puisse être vue comme un manque à gagner, n’en est pas forcément un, à deux titres : premièrement les gens qui ne payent pas n’auraient sans doute jamais payé de toute façon, donc ce ne sont pas des clients. Deuxièmement, ces distributions « gratuites » reprèsentent souvent une publicité considérable pour ceux qui les acceptent, et surtout si c’est massif, il y a de nombreux exemples de succès liés à une prédistribution massive et gratuite de version « pirate » ou acceptée comme une « fuite marqueting » par les productions (en matière de films ça se fait sciemment même je crois). Le modèle se rapproche de celui des applications, où pour vendre il faut beaucoup donner gratuitement, Angry Bird par ex, a fait son succès comme ça, 85% de gratuit, mais les 15% restants sont la manne… plusieurs millions d’utilisateurs payants et heureux quand mêmes.


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