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Stéphane Créty, l’interview…

lundi 9 septembre 2013, par BDZMag

Comme nous désirions connaître l’opinion de Stéphane Crety sur le piratage de la BD, nous lui avions envoyé une série de questions.
Il a eu la gentillesse tomber le masque pour BDzMAg (clin d’œil) , et voici l’interview qui en est issue.
Vous verrez, il y a réfléchi, le bougre, et ça se voit. Voici sa vision des choses.
Enjoy !

BDzMag :

Le problème des 0 days (mise en ligne quasi immédiate après la sortie d’une BD) était surtout un phénomène américain.
En France, le scan des BDs et leur mise en ligne concernait majoritairement des séries datant de quelques années.
Depuis un certain temps, la donne a changé. On cherche avant tout à obtenir les dernières nouveautés, plutôt qu’à découvrir des œuvres plus anciennes qu’on ne connaissait pas encore ; les offres légales de BDz en ligne permettent aux internautes de faire des webrip (capture d’écran des BDs légale) ; la prolifération des tablettes attire une nouvelle génération avide de nouveautés gratuites. Enfin, le monde de la BD est en crise, non pas à cause du piratage, du moins pas encore, mais en raison de choix éditoriaux douteux, tels que la surproduction et hausse constante du prix des albums.
Pensez-vous que c’est vraiment le piratage, et lui seul, qui va faire déborder le vase, de quelle façon ? Et avec quelles conséquences ?

Stéphane Créty :

Si le piratage n’est pas la cause de la crise, ce sera la dernière lame qui coupera le restant de poil. Le piratage reste le piratage. Et ce, quel que soit le protocole, les épithètes. Lorsque les acteurs de ce média ne captent pas ne serait-ce que de quoi financer le prochain album, la messe est dite. Maintenant, la surproduction, le prix des BDs, c’est le petit doigt derrière lequel on se cache, histoire de se donner une justification. Il faut bien comprendre qu’à la différence de la musique, du cinéma ou même des chaînes TV, l’industrie de la BD est un nain économique, d’autant plus dans le contexte de crise grave actuelle. Le secteur est fragile, ne peut amortir une quelconque déperdition dans ses ventes. Les conséquences sont immédiates. Pour prendre un cas que je connais bien, le mien, si les ventes du premier cycle de Masqué n’atteignent pas un seuil de rentabilité, alors qu’il existe de multiples liens sur les albums en formule piratage, c’est stop, fini, terminé. Point barre. Les réactions éditoriales sont rapides et sans retour. Le Zero Days, c’est la mort. Pas pour tous, bien évidemment, les grosses franchises s’en moqueront, cela restera anecdotique, mais pour le reste, c’est une balle en pleine gueule.
Je ne vous ferai pas le chapitre avec violon sur la situation économique catastrophique de 90 % des auteurs. Je sens bien que cela a ses limites.

BDzMag :
Il y a quelque temps, BDzMag a lancé sur les réseaux une campagne de sensibilisation à propos du problème de la mise en ligne trop rapide des BDs. Résultat : quelques teams ont accepté péniblement un délai d’attente de six mois entre la sortie d’un album et la mise en ligne du scan (Nous attendions plutôt 1 an ou 2). Pensez vous que s’il y avait eu un réel effort des éditeurs pour engager un dialogue intelligent avec les consommateurs, pirates ou non, la situation serait différente ?


Stéphane Créty :

Que la responsabilité des éditeurs soit engagée dans le retard à l’allumage pour une mise à dispo crédible et permettant, par un droit de passage payant, de rétribuer la chaîne de création, et donc, de pérenniser cette chaîne, oui, mille fois oui… et c’est pas faute d’avoir vu le secteur musical et cinématographique plonger comme des cons dans le tonneau des Danaïdes. Maintenant, tant que l’on confondra net et gratuité, gratuité et liberté, le dialogue intelligent n’existera pas… pour qu’il y ait dialogue, c’est comme la valse, faut être à deux.

BDzMag :
Je conçois que la notion, très répandue, du pirate de BD passionné qui partage des scans pour faire plaisir aux autres s’émousse fortement, il est remplacé par l’image d’un pilleur organisé des œuvres.
J’ose espérer qu’il reste encore quelques passionnés qui partagent des BDs peu connues ou anciennes (en fait, je sais qu’il en reste), ce qui constitue une sauvegarde véritable, effective, de ces œuvres. C’est que nous, à BDzMag, appelons le piratage responsable.
Pensez-vous que ce piratage responsable peut-il coexister avec l’offre légale ?


Stéphane Créty :

… piratage légal, responsable… vous imaginez bien que tout cela peut sembler lointain pour des auteurs qui ne savent pas de quoi demain sera fait et avec quels deniers. La coexistence, elle est là, de fait. Je ne crois pas à la lutte, à la bastonnade pour réprimer… c’est con, bas de plafond, inutile, ça permet juste de financer des flics du net… maintenant, je crois que tout le monde peut comprendre qu’auteur de BD est un métier, pas un loisir, ni un hobby. Et que créer, ça coûte, c’est long, et si il n’y a pas un minimum de retour financier, l’auteur ne crée plus. On ne fait pas de la BD pour être riche, il y a d’autres raccourcis – comme montrer son cul à la TV – qui permettent d’accéder à cette richesse.
Je crois que tout un chacun comprendra que le piratage, s’il est une marque d’amour, c’est le baiser de la mante religieuse.

BDzMag :
Vous vous êtes aperçu que votre BD « Masqué » avait non seulement été scannée, mais aussi traduite par des fans. Le premier volume est sorti le 18 janvier 2012, date de parution selon BDthèque ; le scan, lui, est apparu environ six mois plus tard.
Estimez-vous que le piratage vous a fait perdre des ventes ?
Que la diffusion en anglais vous a apporté une notoriété et amené un nouveau public ?


Stéphane Créty :

Question oserais-je dire. Nous ne disposons pas de statistique, et être péremptoire serait abusif. Maintenant, la notoriété, cela ne permet pas d’acheter son pain. La notoriété, on s’en balance. Rien à foutre. Le nouveau public, il vient par divers biais. Le piratage peut en être un. Mais ce n’est pas mon préféré.

BDzMag :
Nous vous remercions d’avoir répondu à cette interview

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Messages

  • Pour prendre un cas que je connais bien, le mien, si les ventes du premier cycle de Masqué n’atteignent pas un seuil de rentabilité, alors qu’il existe de multiples liens sur les albums en formule piratage, c’est stop, fini, terminé

    D’un autre côté, tu as pleins d’acheteurs potentiels qui n’achètent plus de BD dont l’histoire s’étire sur plusieurs albums car ils ont déjà été trop souvent brulés par des séries interrompues avant la fin. Au mieux ils attendent la publication complète de la série pour l’acheter, au pire ils n’achètent pas et se rabattent sur les grosses séries à succès qui elles ne risquent pas de les laisser le bec à l’eau. Et si il veulent la lire, ils la téléchargeront.

    Pour les auteurs de BDs qui n’arrivent pas à en vivre, ces peut-être aussi parce qu’il y en a trop ? Publier plus d’album à chaque année ne fait pas accroitre les ventes, ça ne fait que diviser encore plus les pointes de tartes aux différents auteurs. C’est bien beau de vouloir vivre de son art, mais le marché n’est pas extensible à l’infini. J’ai un budget BD ce tant d’euros par mois. Qu’il se publie 10, 100 ou 1000 albums pendant ce mois, mon budget d’achat restera le même. Comme le disait un ami à moi : s’il y a 25 plombiers à Paris, ils vivront tous très bien de leur métier. Si tu en a 250.000, il y en a plusieurs qui vont mourir de faim.

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