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Pepper et Carrot : du rififi dans la potion

jeudi 15 septembre 2016, par BDZMag

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J’ai passé une bonne partie de la matinée à lire les articles de Calimaq, Xavier Guilbert, Neil Jomunsi et TOUS les commentaires (il y en avait une tartine), ceux des articles, mais aussi sur Facebook, pour bien comprendre cette polémique qui grossit autour la publication de Pepper et Carrot par Glénat.

Couverture de l’album « Pepper et Carrot : potions d’envol », chez Glénat.



Comme le disent Boulet ou Béhé à la suite de l’article de Calimaq, ce n’est pas contre l’auteur David Revoy que s’adressent leurs interventions, mais contre Glénat qui profiterait du choix de David de diffuser sa bande dessinée avec une licence CC qui permet à quiconque une diffusion commerciale. Glénat engrangera donc un bénéfice si la vente de l’album papier est conséquente : une belle marge, sans retour de droits d’auteur, puisque la licence choisie le permet.

En général, dans tout ce que j’ai lu, il en ressort que Glénat est le grand méchant de l’histoire, qu’ils sont là pour se remplir les poches, point à la ligne.
Peut-être ou peut-être pas, ils ont utilisé les droits d’une licence ouverte dans les clauses de ladite licence ni plus ni moins. Et s’ils ont le droit de le faire, pourquoi s’en priver ?
Bien évidemment, les auteurs ne sont pas d’accord, car ils ont peur d’un nivellement par le bas de leurs droits d’auteurs (problème qui existe déjà) et c’est tout à fait compréhensible.

Je ne vais pas reprendre tous les arguments, pour ou contre, qui ont été exprimés par les autres blogueurs. Mais je vais juste vous présenter la synthèse du problème établie par Neil Jomunsi :

«  Maintenant, est-ce que David Revoy a quelque chose à y gagner ? Les commentaires sous l’article de Calimaq n’ont pas manqué de lister tout ce qu’il avait à perdre :
  • de l’argent (il n’est pas payé par Glénat, du moins pas en droits d’auteur) ;
  • sa crédibilité (qui fournit son travail gratuitement ?) ;
  • sa couverture sociale (en l’absence de droits d’auteur, il ne cotise pas à la sécu) ;
  • ses hypothétiques (et rares) collègues et néanmoins amis (qui voient d’un mauvais œil qu’un tel modèle puisse se répandre par effet d’aubaine — bon, je plaisante sur celle-là… enfin à moitié).

Bien sûr, toutes les entrées de cette liste ont leur pendant « positif » :

  • oui, il n’est pas payé en droits d’auteur, mais Glénat contribue à son financement participatif (pour combien de temps, à quelle hauteur, etc, ok, mais il y participe quand même pour un temps donné) ;
  • avec tout ce barouf, tout le petit monde de la BD connaît désormais David Revoy. Ça ne renforce pas nécessairement sa crédibilité en tant qu’auteur, mais ça lui donne un avantage certain en matière de négociation d’hypothétiques futurs contrats, mais aussi et surtout pour alimenter son financement participatif ;
  • il ne cotise pas à l’Agessa, ok, mais comme la plupart des auteurs qui ne gagnent pas suffisamment d’argent pour y être affiliés : il n’est pas plus précaire que beaucoup d’autres de ses semblables, en somme.
  • La solidarité entre auteurs ? Really ? 
     »

En gros, ici s’affrontent deux mondes différents : ceux des droits d’auteurs tels que nous les connaissons et ceux du monde libre, celui qui opte pour un partage des œuvres.

Artwork de Pepper & Carrot. CC-BY.


J’aimerais amener le débat vers une autre facette qui n’a pas été abordée précédemment : le partage de l’œuvre et le piratage.

Tout d’abord, je vous rappelle que Pepper et Carrot est disponible gratuitement à la lecture sur le site de David, mais aussi ici et dans le cadre de l’action Pirate ta BD !18 épisodes diffusés gratuitement pour une lecture libre.
D’ailleurs, dans très peu de temps, je publierai les 18 épisodes réunis dans un seul volume sur les réseaux pirates (comme toujours pour Pirate ta BD !), avec le consentement de l’auteur, pour encore essayer de faire comprendre aux lecteurs de BD numériques de ces réseaux que le piratage d’œuvres est une chose, mais aussi que le partage légal avec des licences Creative Commons existe bel et bien.
Certains repartagent les BD de Pirate ta BD ! sur leurs sites, les font passer pour des scans pirates et ne respectant pas la licence CC. Au bout d’un moment, il faut bien se rendre à l’évidence : ce sont des mulets et on ne peut plus rien faire pour eux….

Mais dans tous les cas de figure, le but est atteint, la BD est diffusée et lue.

Prenons des exemples concrets des œuvres de Pirate ta BD !

El vecino de Rosa de Gabriel, que j’ai diffusée la semaine dernière, a été refusée par 12 éditeurs. Elle dormait dans son placard, lue par très peu de personnes. Actuellement, elle a dépassé les 2500 lectures et ce n’est que le début.
Uttini, qui publie sa BD (Je veux être un Jedi) depuis quelques années, a eu ses lectures multipliées par 10 grâce au partage.
Le webcomics Paris-plage, dont les auteures sont deux amatrices qui voulaient seulement être lues sont au top de téléchargement de Pirate ta BD !

Tout cela a été rendu possible grâce aux licences CC. A la différence de David, nous utilisons plutôt une licence non commerciale, mais c’est la libre diffusion et le choix de l’auteur de le faire qui a permis de s’ouvrir à un plus grand public.

Pour le piratage en lui-même, le système de partage que David a préconisé pour sa BD annihile toute tentative de scan de l’album papier. Pourquoi passer des heures à scanner une BD papier qui est déjà disponible dans son intégralité sur le Net en numérique ?
Mais je suis prêt à parier qu’il y aura toujours un abruti pour diffuser un webrip digital de l’album de Glénat !
En attendant, puisque qu’on parle des droits d’auteurs, je vais pas vous apprendre grand-chose en disant que les auteurs classiques qui ont publié en papier sont tous piratés, surtout les plus connus.
Et désormais, encore plus à cause des offres numériques (pillées à profusion à grands coups de webrips), on peut parler dans ce cas d’un vrai manque à gagner.

David, lui, échappe à tout cela, et le partage a porté ses fruits. Avoir fait connaître son œuvre lui a rapporté plus de mécènes sur Patreon ou Tippee, donc c’est tout bénef pour lui !
Sa vision du partage court sur le long terme et cet accord avec Glénat pour un album papier n’est pas l’essentiel. Cela permet de mieux comprendre pourquoi l’auteur se contente d’une rente peu élevée versée mensuellement par l’éditeur. L’album sera peut-être tiré à 10000 exemplaires, ce qui correspondrait à une grosse vente pour de la BD, encore faudrait-il que les albums se vendent.

Il faut surtout se rendre compte que le cas de chaque auteur est bien particulier. David a su tirer son épingle du jeu et son œuvre possède des qualités artistiques indéniables.



« La polémique m’a beaucoup parasité dans la production de mon prochain épisode et le buzz autour de mon nom et Pepper & Carrot dans cette histoire n’a pas été spécialement bénéfique pour le projet. Que ce soit pour l’audience comme pour d’éventuels bénéfices financiers. Un graphique en ligne le démontre en cas de besoin de transparence. Au mieux, j’ai eu l’avis de Libé sur mon travail (ce qui manquait à ma vie pour devenir adulte), j’ai pu répondre à des auteurs de BD connus en colère et j’ai reçu tous les noms d’oiseaux. Dans des conférences ou salons BD futurs, je vais avoir désormais à devoir me justifier en permanence de mille malentendus et rumeurs sur cette histoire que d’autres ont construite sur mon dos à des fins politiques et syndicales. Un joli paquet cadeau de bienvenue pour ce premier album papier. Non, qu’on se le dise, pas de gain pour l’auteur dans la polémique.

Pourtant, je reste et défends mes positions, et mon modèle. Le modèle ‘libre’ de Pepper&Carrot est, je le répète, celui qui me convient et je maintiens ma tag-line sur la page de garde du webcomic :
« Un webcomic libre, gratuit et open-source financé directement par ses lecteurs pour changer l’industrie de la BD ! ». Je ne construis plus ici un rapport de force avec l’éditeur, mais un rapport indépendant, ou nous exerçons côte-à-côte notre savoir-faire dans la plus grande liberté et indépendance. Je développe tout ça dans un long commentaire posté sur le blog de l’auteur écrivain Neil Jomunsi qui me sert de tribune, car je n’ai pas de blog en français. Mes revenus, ma vision, les problèmes actuels que cette licence solutionne, l’avantage du lecteur dans tout ça… C’est certes un peu long, mais ça fait le tour.

Je ne sais pas si j’en dirai plus d’ailleurs car mon calendrier pour le futur épisode 19 est déjà dans le rouge… écarlate. Je retourne à ma tablette graphique d’ailleurs ! »

Artwork de Pepper & Carrot. CC-BY.

Pour finir cet article, je vais m’attarder sur ce que David a réussi à accomplir avec ses idées saugrenues de licence libre. Il est devenu un auteur de BD libre de ses choix avec une communauté qui le suit depuis 2 ans, lui permettant de continuer son projet grâce au mécénat de ses fans.
Peu d’auteurs classiques peuvent en dire autant. Combien de temps une BD reste-t-elle en librairie avant de partir au pilon ?
Les auteurs BD lui reprochent de ne pas prendre assez de thunes alors qu’il a toutes les cartes en mains. Leur position est acceptable, mais avant de critiquer peut-être serait-il raisonnable de respecter les choix de chacun ?
Sa BD est traduite par ses fans en 32 langues, diffusées dans de nombreux pays via le Web, et je suis content de plaider coupable et de l’aider au mieux avec les moyens qui sont à ma disposition.
Bien sûr, rien n’est éternel, mais je souhaite à David d’arriver aux 100 épisodes de Pepper et Carrot, but qu’il s’est fixé.

Artwork de Pepper & Carrot. CC-BY.


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