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Offre légale vs piratage, un combat déjà perdu

jeudi 30 avril 2015, par BDZMag

La semaine dernière, il y a eu la pétition des auteurs contre le piratage et l’annonce de l’éditeur Kana, qui a décidé de publier Naruto Gaiden en français en simultrad avec le Japon. Et ça m’a donné envie d’écrire cet article.
Il y a un bout de temps que j’avais envie d’écrire une sorte de mise à jour sur la scène pirate BD, car il y a des vérités bonnes à dire au risque d’en choquer certains.
Cet article n’est pas basé sur un sondage ou une enquête mandatée par un organisme officiel, mais sur ma connaissance des réseaux et sur une simple observation logique des tendances des Bédénautes.
Comme ça mes détracteurs pourront toujours dire que je dis des bêtises ou que je me base sur ma boule de cristal, si ça peut les rassurer.



Avant de continuer, j’attire votre attention sur une donnée qu’il ne faut pas oublier.
Tout comme les scans BD et comics, le scantrad ne date pas d’hier. Cette pratique, qui consiste à traduire les textes sur les scans des versions originales, remonte à au moins 15 ans, bien avant les offres légales numériques.
À chaque nouvelle offre légale ou dans leurs tentatives de lutte contre le piratage, les éditeurs n’ont pas tenu compte de cette donnée, et c’est leur principale erreur.
Car là est toute la différence entre le piratage des BD d’une part et des autres médias (film, musique) d’autre part. Les ayants droit ont dématérialisé ces derniers au fur et à mesure des améliorations techniques des nouveaux supports de lecture et par la suite les internautes les ont partagés en craquant les protections.

Dans le cas de la BD, ce sont les internautes qui ont commencé à scanner les albums papier et par conséquent construit une bibliothèque virtuelle avec des années d’avance sur les offres numériques. L’offre légale qui propose le plus de titres en ligne se compose de 11 000 BD franco-belges, comics, mangas, magazines BD.
Il n’est nul besoin de s’appuyer sur une étude ou un sondage pour comprendre qu’on est encore loin du compte contre une offre pirate de 62 000 titres gratuits.
Le chiffre obtenu est une simple addition de tous les titres disponibles sur un site qui référence ce qui a été scanné, et non pas ce qui téléchargeable sur les sites publics.
Dans la pratique, on peut considérer que le tiers de ces scans est facilement accessible pour n’importe quel internaute.
Prenons le site de torrent T411 pour exemple :



Même si l’offre est grande, n’oublions pas qu’une BD téléchargée n’est pas forcément une vente de perdue et encore moins une BD lue.
Ben oui, qui n’a pas eu la chance, dans une brocante par exemple, de tomber sur le carton de la bonne occase, rempli de BD qu’on oublie de lire par manque de temps une fois le carton à la maison.
Pour le téléchargement des BD, c’est pareil et même pire !
Bien sûr, l’internaute va pouvoir télécharger d’un coup tous les 335 fascicules de Strange, toute la série XIII et encore quelques centaines de giga-octets de séries. Mais va-t-il toutes les lire ?
Sûrement pas, mais par contre tout lecteur de BD est un collectionneur en puissance.
Grâce au piratage numérique, il pourra assouvir sa soif infinie de collectionnite et accéder au rêve ultime, pour n’importe quel collectionneur : avoir des milliers de BD à portée de main sans avoir le problème de place à gérer.
Il est dommage que les offres légales aient sciemment laissé de côté cette notion de collection en choisissant la lecture en ligne. La BD numérique légale en devient un fichier jetable, contrairement au piratage où la lecture offline, sans délai de lecture imposé, est généralisée.
Les collectionneurs numériques classent méthodiquement leurs fichiers comme dans le réel. Les applis Android offrent même des visuels ressemblant à votre bibliothèque ! Que demander de plus ?

Kana nous annonce que le simultrad est un outil visant à combattre le piratage. Soyons honnêtes, c’est faux, et archi faux. Le simultrad est un outil de marketing pour éviter de perdre des lecteurs payants, qui peuvent se lasser d’attendre la version française et par ricochet aller vers le piratage pour avoir la suite de leurs séries favorites.
Mais ce n’est sûrement pas un outil anti-piratage qui permettrait de ramener à la consommation légale les habitués du scantrad.

Les lecteurs de scantrad se fichent totalement des versions numériques légales. Ils ont accès gratuitement depuis des années aux contenus. Sans oublier que nous sommes dans une phase de changement de génération, de celle des acheteurs de papier, qui a numérisé et mis en partage pour les autres, à la génération iPad qui a à peine connu le papier, habituée au tout gratuit pour les produits numériques.
Et cela ne va pas aller en s’arrangeant…

[bleu marine]Ce week-end, j’ai demandé aux amateurs de scantrad ce qu’ils pensaient de l’initiative de Kana :[/bleu marine]

  • Le gros souci reste le prix et les gens ne comprennent pas pourquoi ils doivent acheter le tome relié et acheter aussi la prépublication numérique. L’erreur des éditeurs, c’est de penser que les lecteurs de scantrad n’achètent pas de tomes (alors que c’est doute la majorité de leur public et que le format papier restera indéboulonnable pour ce genre de support). Après il y a toujours des profiteurs, mais même sans ça, ils n’auraient jamais acheté. C’est comme dire aujourd’hui que la baisse du marché est due au scantrad, alors qu’il y a 5 ans, quand le marché explosait, il existait aussi.
    Oui, il y avait plus de teams, car plus de monde pour faire du scantrad (et aussi plus de gens qui lisaient), mais l’offre numérique n’a aucun rapport avec la baisse, car c’était avant que ça n’arrive. Et comme par hasard, les ventes de mangas en France baissent aussi. C’est donc bien un petit peu lié. Le souci du marché aujourd’hui c’est que tu as une génération (la mienne) qui vieillit et ne peut plus acheter autant qu’avant, car ça commence à couter cher 7€ le tome, que tu as X milliers de séries, que l’offre japonaise n’est pas top non plus. Et à coté, la nouvelle génération est bercée par le Net et le gratuit et va encore moins débourser 7€ pour un manga.
  • Comptant déjà acheter le tome à sa sortie, à moins d’obtenir un prix réduit sur le livre imprimé, je ne vais pas payer deux fois pour la même chose. Je lis les scantrad en anglais, dans une traduction supérieure à celle de Kana sur les tomes où ils ont plus de temps pour traduire… alors sur du simultrad, je reste plus que sceptique sur la qualité de la traduction proposée.
  • Je ne vois pas l’intérêt d’acheter en numérique et de racheter en papier… En gros, on paye deux fois. A un moment, il faut arrêter de prendre les lecteurs pour des vaches à lait. Quand les éditeurs auront pigé que le scantrad ne leur vole pas de chiffre d’affaires, mais leur en rapporte, alors ils auront fait un grand pas.
  • Disons que ce n’est pas une question d’argent, mais de principe j’ai toujours eu accès gratuitement à mes scans de Naruto et je ne compte pas laisser mon actuelle liberté être restreinte.
  • J’aime la gratuité

Pas encourageant n’est ce pas ?

La fracture entre les adeptes du partage gratuit et ceux de l’offre numérique légale semble désormais irréversible.
Il y a plusieurs types d’internautes qui partagent des BD :
L’internaute qui achète du papier, qui estime de ne pas devoir repayer pour la version numérique et utilise le partage pour cibler ses achats papiers, c’est le collectionneur de BD 2.0.
L’internaute de la dernière génération, qui se tourne automatiquement vers la gratuité numérique, est le consommateur typique qui paiera pour le support de lecture (tablette ou autre) parce qu’il est obligé, mais pas pour le contenu numérique.
Les coupables ne sont pas que les internautes. Il y a aussi d’autres acteurs qui ont aidé à l’augmentation de cette fracture, par exemple les concepteurs de logiciels qui permettent de lire le CBR/CBZ, le format BD le plus usité dans le partage loin devant le PDF…

Que vous fassiez n’importe quelle recherche sur Google Play du style :
bd a lire, lecture bd, bd online, lecteur bd, etc.

Il est proposé en première ligne, à côté des applications de lecture d’Izneo, ComiXology, bdBuzz, des logiciels qui permettent la lecture des CBR/CBZ.
Et je n’oublie de parler des applications de scantrad manga, qui pour la plupart, donnent illégalement accès à des milliers de titres à lire online.
Bien sûr, parmi les développeurs de ces logiciels certains sont désintéressés et mettent leur travail gratuitement et sans publicité à la disposition de tous.
Par contre, d’autres ne sont pas aussi altruistes et ont fait de leur lecteur BD une véritable source de revenus (version gratuite avec publicité et version payante), et ceci grâce aux scans issus du piratage puisque c’est la plus grosse source de ces formats CBR/CBZ.

Je ne conclurai pas cet article en disant les éditeurs sont à la ramasse totale sur le sujet du piratage BD, ce serait trop facile.
Mais je reprendrai une intervention de Bruno Bellamy en 2010 sur le forum d’ AdaBD dont le sujet était « la BD à l’ère du numérique ».

Je me souviens avoir tenté d’aborder le sujet lors de notre colloque à Angoulême en… wouaaah… 2003 ! Les réactions furent pour le moins dubitatives, voir carrément incrédules. En résumé : mais voyons, personne ne voudra jamais lire une BD sur un écran !
Si tel était bien le cas, aucun éditeur ne se pencherait sur le sujet. Or tout cela est non seulement en projet, mais déjà en cours, et les auteurs n’ont apparemment même pas leur mot à dire. On a eu 7 ans de réflexion. Il faudrait peut-être se réveiller…

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