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Interview de M. Sébastien CÉLIMON

lundi 11 février 2013, par BDZMag

1. BDZmag : Glénat, qui a toujours été relativement frileux par rapport au numérique, a quitté Izneo l’an dernier. En novembre 2012, ils vous ont nommés directeur du développement numérique de leur entreprise. Quelle est votre vision de la BD numérique ? Avez-vous à l’esprit un plan ou une stratégie pour développer le secteur de la BD numérique chez Glénat ? Concrètement, quels sont vos projets dans ce domaine ? Comptez-vous en rester à la situation actuelle (diffusion du scan basique d’un album papier) ou avez-vous l’intention de mettre sur pied des projets de BDs purement numériques ?

Sébastien CÉLIMON : Bonjour. Beaucoup de questions ! Tout d’abord, Glénat n’a pas été « frileux » comme vous dites. Bien au contraire, les éditions Glénat observent l’évolution du numérique avec une grande attention et une grande précaution depuis longtemps. La création de mon poste répond précisément au besoin d’avoir à demeure un collaborateur dédié, coordonnant les différentes actions vers le numérique, mais je ne suis pas arrivé sur un terrain vierge. Face au numérique une maison d’édition mène une réflexion à 360°, cela demande de former les collaborateurs, d’embrasser des problématiques inédites, de mettre en place des processus spécifiques tant au niveau des droits, du traitement des fichiers, du dialogue avec de nouveaux partenaires, de la compréhension des usages… En terme de stratégie, elle est à plusieurs niveaux : porter le catalogue dans l’espace numérique, réaliser une grande pédagogie en direction de tous les acteurs, rendre visible une offre, travailler les prescripteurs, développer des projets hybrides papier/numérique, voire transmédia… Il n’est pas simple de concilier les rythmes propres au monde high-tech avec ceux de l’édition. Cela s’observe à plusieurs niveaux : capacités techniques sans cesse renouvelées, production, négociations sur les droits… Le numérique ne se limite certainement pas à « simplement » vendre de l’epub fixe-layout, il s’insère dans un mouvement d’ouverture beaucoup plus large, comme la vente des droits à l’étranger, les passerelles qui se créent vers les propriétaires de licence, les questions de piratage, la mise en place de service qualité pour s’assurer du respect des services et offres proposées etc.

2. BDZmag : Quelle est- votre opinion au sujet des DRM, compte tenu du fait qu’on peut si aisément les contourner ?

Sébastien CÉLIMON : Les DRM ne sont pas des verrous ni des obstacles, mais des ralentisseurs, c’est entendu. Leur utilisation répond au besoin des exploitants de protéger légitimement leurs contenus, les revenus qui en découlent et qui leur permettent de vivre, eux et les auteurs. La culture numérique « gratuite » est un leurre, il y a toujours quelqu’un qui paie dans la boucle, que ce soit l’internaute qui paie son abonnement aux FAI, que ce soit la publicité le cas échéant comme voudrait un acteur comme Youboox, ou encore des taxes et des aides gouvernementales. Les artistes veulent vivre de leur création, et il y aura toujours des intermédiaires dont l’action entraînera un coût, un paiement, des frais. On fait des procès aux éditeurs et aux producteurs, mais curieusement on ne fait jamais de procès aux fabricants de tablettes, d’ordinateurs, d’écrans, comme si les uns étaient moins légitimes que les autres. Justifier ou non les DRM par la facilité à les contourner n’est pas ma tournure d’esprit. Les DRM encouragent à des modes de consommation propres, et c’est sur ces modes que doit se porter la réflexion, non sur leur pertinence et la solidité du service qu’ils rendent.

3. BDZmag : Comment voyez-vous l’arrivée de ComiXology sur le marché francophone ?

Sébastien CÉLIMON : L’arrivée de Comixology est une très bonne chose. Leur venue s’accompagne d’une vision nouvelle, ils pensent leur métier différemment que, par exemple, Izneo. Dans le même temps, sans dévoiler le contenu des échanges que nous avons avec eux à date, ils poussent les maisons d’édition à se poser des questions intéressantes sur la qualité des services, sur le marketing, sur la territorialité, sur la facilité d’accès aux contenus et sur tout un tas d’autres points.

4. BDZmag : Que pensez-vous de l’initiative de l’association Phylactères, qui propose, pour la première fois en France, une combinaison papier/numérique avec l’application WEBellipses ? Est-ce l’avenir du marché de la BD ? »

Sébastien CÉLIMON : je crois beaucoup à l’association papier-numérique, et pas seulement pour des questions de rentabilité. Cela ouvre des perspectives enthousiasmantes à plein de niveaux. Créatif d’abord, avec des auteurs qui investissent les deux champs dans le développement de leurs projets ; patrimonial ensuite, pour, comme les éditions Ego Comme X, proposer des albums épuisés en impression à la demande. Les outils sont là, accessibles et souples, utilisons-les !

5. BDZmag : Quel est pour vous l’écran idéal (et par conséquent la résolution optimale), dans l’état actuel de la technologie, pour la lecture des BDz ? Celui d’une tablette, d’un ordinateur, d’un téléviseur ?

Sébastien CÉLIMON : Il faudrait que je comprenne bien ce que vous désignez sous le terme BDz. Quoiqu’il en soit, plusieurs paramètres me semblent essentiels : la continuité du service, est-on obligé d’être continuellement connecté par exemple ? La possibilité de zoomer sur l’image, nécessitant des définitions hautes pour éviter le blur ou la pixelisation ; les usages domestiques, le rapport à la télévision par exemple, sont très ancrés autour de la télécommande, et l’écran central d’une maison ne me semble guère être l’espace le plus pertinent pour lire une BD. Il existe des écrans fédérateurs avec une expérience plurielle et des écrans pour une expérience solo, intime, ne demandant pas d’interactions avec son entourage. Je ne recommande pas de technologie aujourd’hui en particulier, en revanche j’étudie les pratiques pour comprendre comment et quelle forme de BD numérique peut trouver sa place sur tel ou tel écran.

BDZmag : Avez-vous l’intention de créer une application purement estampillée Glénat, ou comptez-vous simplement présenter vos BDz à l’aide d’une application "généraliste" fournie par un prestataire extérieur ?

Sébastien CÉLIMON : Aujourd’hui nous nous appuyons sur des plateformes d’e-libraires qui agrègent nos contenus. Il faut avoir une réflexion sur la marque de l’éditeur : veut-on lire les BD Glénat ou lire tel ou tel album en fonction de sa couverture, de ses extraits, des recommandations ou de sa propre connaissance préalable ? Dès lors, nous voulons que nos albums soient visibles sur un maximum de plateformes, que les lecteurs puissent y accéder en numérique dans les meilleures conditions possibles, qu’ils ne rencontrent pas de problèmes de compatibilité des formats, des freins sur les modes de paiement, qu’ils aient accès à leurs contenus même sans être connecté… Nous expérimenterons peut-être un kiosque Glénat, mais ce n’est pas la priorité.

6. BDZmag : Le piratage numérique est-il une menace pour l’offre numérique légale, sachant qu’un peu plus de 70 % du catalogue de Glénat est disponible sur le réseau ?

Sébastien CÉLIMON : J’aimerai beaucoup savoir sur quelles études et statistiques vous vous appuyez pour annoncer ce pourcentage. Parlez-vous de BD, de comics ou de manga ? L’offre légale de Glénat est basse aujourd’hui, et j’ai la charge de l’augmenter sensiblement. Nous savons en effet que nombre de nos titres sont disponibles en scans dans des qualités très variables. Est-ce une menace ? Je ne le pense pas pour l’instant. Je crois beaucoup que les gens prêts à lire nos albums sur écran, gratuitement, ont la bonne idée d’en acheter un certain nombre, pour eux ou pour les offrir. Par ailleurs, le piratage des livres est de mon point de vue très différent de celui de la musique ou de la vidéo. Un gros lecteur aujourd’hui c’est quelqu’un qui lit 12 livres par an. Qu’il soit acheté ou piraté, le temps disponible pour le lire est le même, c’est-à-dire non extensible. Celui qui ne lisait pas de la fiction ou de la BD avant d’avoir une tablette n’en lira pas davantage une fois équipé, j’en suis malheureusement quasi certain. Je fais une énorme distinction entre posséder des milliers de fichiers piratés et les consommer réellement. Je suis convaincu que l’élargissement de l’offre permettra aux lecteurs qui souhaitent jouer le jeu de s’y retrouver à la fois en termes de diversité, de prix et de qualité de service.

7. BDZmag : Ne pensez-vous pas que les prix pratiqués, tant chez Izneo que chez Numilog, desservent le numérique ? Vaut-il mieux un prix élevé avec moins de ventes, ou un prix plus modique mais des ventes plus importantes ?

Sébastien CÉLIMON : D’abord, les prix sont décidés en France par les éditeurs, donc Izneo et Numilog ne font qu’appliquer la stratégie de prix de ceux-ci. Aujourd’hui nous rencontrons un vrai problème avec les grilles de prix imposées par Apple car comme nous sommes tenus à la parité, nous devons nécessairement prendre en compte leurs tarifs, à partir du moment où nous souhaitons que nos titres soient disponibles sur l’iBookStore. Par ailleurs, nous considérons la question des prix des albums numériques en regard du prix des versions papier. Nous ne voulons en aucune manière donner l’impression aux auteurs de brader les versions numériques, ni habituer le lecteur à des prix bas qui ne reflètent pas la réalité du travail des auteurs. Enfin, les lecteurs partent souvent du prix papier et, selon différentes études, estiment recevables les versions numériques à -30% du papier, ce qui me semble un différentiel crédible aujourd’hui.

8. BDZmag : Pour faire un petit retour sur Angoulême, que pensez-vous du palmarès du FIBD 2013 ?

Sébastien CÉLIMON : Comme chaque année au regard de mes propres lectures j’ai des satisfactions et des regrets, comme tout le monde… La réduction des prix décernés et l’effort de visibilité vont dans le bon sens selon moi. Le mode de désignation du grand Prix part d’intentions louables mais il faut encore effectuer quelques réglages, comme à chaque fois que les modes d’élection sont modifiées.

9. BDZmag : Comment jugez-vous les propos de Mme Filipetti, lorsqu’elle déclare : « C’est l’éditeur qui fait la littérature » et « Je pense qu’il n’y a pas de bande dessinée, d’auteurs de bande dessinée, s’il n’y a pas de libraires pour faire aimer et découvrir la richesse de la bande dessinée au lecteur . » Est-ce de l’étourderie, une méconnaissance de la chaîne du livre, ou plus simplement de l’incompétence flagrante ?

Sébastien CÉLIMON : Ici clairement la Ministre veut exprimer son soutien aux libraires et mettre en avant leur valeur de conseil, leur prescription. Je ne suis pas forcément scandalisé par ses propos, par essence orientés et lacunaires. Valoriser un corps de métier laisse toujours la place aux autres pour dire qu’ils sont oubliés, malmenés, déconsidérés. C’est le jeu de la communication et je n’y vois pas de solutions. Bien sûr, dans la chaîne du livre tous les acteurs sont importants, des auteurs qui rendent tout cela possible par leurs œuvres à toutes les autres mains qui participent à la création, la promotion et la commercialisation de l’ouvrage. Le fait que la Ministre ne soit pas au courant du mal être des auteurs et de la précarité des créateurs de contenus au sens large, auteurs, dessinateurs, journalistes pigistes, blogueurs… est beaucoup plus préoccupant.

10. BDZmag : Question posée à la demande d’un auteur-dessinateur : Avec le « tout gratuit », comment pense-t-il que les auteurs puisse vivre de leur art ? En gros, comment concrétiser le gratuit, comment « transformer l’essai » en payant ? Grâce à la publicité, peut-être ?

Sébastien CÉLIMON : Nous ne sommes pas pour le tout gratuit ni pour la suprématie de la publicité comme source de revenus principale, voire comme source de revenus tout court. Il suffit de voir l’état de la presse pour se rendre compte qu’oublier la part importante, essentielle, que représente le lecteur dans la chaîne de valeurs condamne à des lendemains qui déchantent. Un boulanger vivrait-il de son métier s’il donnait le pain gratuitement ? On peut croire que cela n’a rien à voir, mais au contraire cela a tout à voir. Abolir la valeur économique d’une œuvre sous prétexte d’accès égal à la culture est une vaste blague ; à tort ou à raison, nos productions culturelles sont commercialisées de la même manière que n’importe quel autre produit : elles sont disponibles dans des espaces de vente physiques ou numériques, spécialisés ou généralistes, elles sont assujetties à une TVA, elles sont périssables – sur ce point, on le sait, la rotation des nouveautés s’est beaucoup accélérée ces dernières années et un titre a beaucoup moins le temps de s’installer qu’avant… Le numérique réinvente des systèmes de paiement, propose des solutions alternatives de consommation : accès illimité avec abonnement, comme au cinéma ; location de contenus, comme dans les vidéothèques d’antan ; accès gratuit et coût supporté par la publicité… Le scantrad apporte des enseignements intéressants mais n’est pas un modèle viable, sauf à me prouver que les auteurs piratés ont touché de l’argent suite à la mise en ligne gratuite et non autorisée de leurs créations. En revanche, les développeurs de OneManga et consorts, eux, doivent continuer de très bien vivre des revenus publicitaires générés par leurs sites. Je n’ai jamais cru qu’ils étaient à ce point désintéressés, et vous ? Ils ont démontré qu’on pouvait lire de la BD en ligne et attirer une audience considérable. La question que je me pose est : pourquoi dans ce cas n’ont-ils pas réussi à persuader les éditeurs à jouer le jeu avec eux et n’ont-ils pas développé une offre légale satisfaisante, qui respecte et rémunère le travail des auteurs ? La réponse est simple : si on joue en respectant les règles, cela a un coût initial, cela demande des moyens et du temps, cela demande des compétences qu’assurément les scantraders n’ont pas. C’est amusant finalement le jeu de mots en anglais sur scantrader, qui peut se traduire par« adeptes de la traduction de scans en ligne » tout autant que « négociant de scans ». C’est bien cette deuxième traduction qui révèle toute l’ambiguïté du système, non ?

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